11/26/2007

"Père Laval pour les nuls"

A Maurice, la dévotion qui entoure la tombe du bienheureux Jacques-Désiré Laval, à Sainte-Croix, dans la banlieue proche de Port-Louis depuis sa mort le 9 septembre 1864 et qui s’est amplifiée d’année en année en s’élargissant à toutes les couches de la population chrétienne et à toutes les communautés ethniques fait sans conteste, de ce prêtre catholique la figure la plus populaire et prestigieuse de l’île.

Mais qui est cet homme ? Etait-il un homme supérieur, d’un talent oratoire hors du commun ?
Le Père Laval n’était ni un savant ni un génie. Il se prenait lui-même pour « une bonne bête et un bon à rien ». Mais, c’est le propre d’un « Saint » à ne pas soigner son image, persuadé qu’il est toujours inférieur à sa tâche. Le Père Laval, voué corps et âmes au service des opprimés, fut vraiment modeste et le bien qu’il faisait, il songeait plus à le cacher qu’à le montrer.

Jacques-Désiré Laval naquit le 18 septembre 1803 à Croth, petit village de la vallée de l’Eure, non loin d’Anet alors que la France était encore bouleversée par les événements de la Révolution et les guerres Napoléoniennes. Il fut nommé Jacques comme son père, propriétaire aisé d’une ferme et maire du village, et Désiré parce que ses parents souhaitaient vivement un garçon après les trois premières filles.
Après des essais, plus ou moins réussis, de premières études, d’abord dans une école presbytérale sous la conduite de son oncle Nicolas, curé doyen de Tourville-la-Campagne, puis au petit séminaire d’Evreux, son père l’envoya au Collège Stanislas de Paris, d’où il sortit bachelier ès lettres, à l’âge de 22 ans et ès sciences l’année suivante.

« Etant jeune homme, j’allais comme les autres trouver une femme qui, pour deux sous, faisait tirer la bonne aventure. Je tirais trois cartes : la vieille sorcière me dit entre autres choses : pour toi, mon garçon, tu feras un grand voyage ; tu passeras les mers ; tu iras très loin, mais tu n’en reviendras pas. » précisera J-D Laval.

Jacques Laval entreprit des études de médecine à la Sorbonne et soutint avec succès le 21 août 1830 une thèse sur le rhumatisme articulaire. La révolution de 1830 éclata et les barricades dressées dans la capitale ramèneront le jeune docteur en Normandie.

Pendant quatre ans, de septembre 1830 à avril 1834, Jacques-Désiré Laval fut médecin à Saint-André de l’Eure, faisant souvent preuve d’une grande charité, mais une campagne de calomnies organisées contre lui l’obligea à se fixer à Ivry-la-Bataille, où eut lieu un grand virage dans sa vie. Jacques Laval se plaisait alors dans le confort et le luxe. Il aimait parader en uniforme, à la tête de la garde nationale de sa commune et se faisait remarquer par l’élégance de ses habits, le luxe de ses meubles et ses réceptions. Mais cette vie jugée facile et égoïste ne le comblait pas. La conversion du Dr Laval, torturé par le remord, fut lente mais profonde. Une déception amoureuse avec une cousine, une chute de cheval qui aurait pu être mortelle ne furent peut-être qu’une coïncidence ! Jacques Laval annonça alors, au grand étonnement de beaucoup, son entrée au séminaire d’Issy-les-Moulineaux le 15 juin 1835.

M. Le Hir, sulpicien nous laissa cette anecdote : « Un jour de promenade d’hiver, nous récitions ensemble notre bréviaire à découvert dans l’allée de Lorette, à Issy. Le froid était intense, la neige couvrait la terre. Et, M. Laval était si mortifié et paraissait si endurci à la souffrance, qu’il ne semblait même pas s’en apercevoir ; il récitait posément, articulait chaque mot avec la gravité de religieuses cloîtrées psalmodiant leur office en chœur. En le voyant si posé, je me disais en moi-même : ce bon M. Laval est vraiment bien courageux ; mais s’il pouvait pourtant aller un peu plus vite ! »

Quatre ans plus tard, Jacques Laval est ordonné prêtre dans la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice de Paris.

Le 8 janvier 1839, le Père Laval est nommé « desservant » d’une petite paroisse de 485 habitants, située au sud de Louviers, Pinterville. Il y restera deux ans ce qui lui permit de vivre son noviciat de futur missionnaire : austérité de vie, porte ouverte aux pauvres, attention aux conditions de vie des paroissiens et permanence de la prière.

Un jour, le Père Laval marchait à côté de sa belle-mère. Il lui dit en voyant les beaux caveaux d’un cimetière : « Voyez-vous, Maman, lorsque je viendrai à mourir, je veux qu’on ne m’accorde aucune distinction, mais que l’on m’enterre dans un endroit où tout le monde passera sur moi et me marchera sur le corps. »

L’abbé Laval entendit alors l’appel d’une plus grande misère à soulager. Monseigneur Collier, nommé vicaire apostolique de l’île Maurice, accepta ses services pour l’apostolat des Noirs récemment affranchis de l’esclavage. Le Père Laval entra dans la société du Saint-Cœur de Marie fondée par le Père Libermann. Il quitta Pinterville à tout jamais le 23 février 1841, arriva à Londres le 14 mai et s’embarqua, les mains vides, sur le « Tanjore » le 4 juin 1841.

Le Père Laval ne reverra plus l’Europe.

De Londres à Maurice, la route maritime contournait l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance. L’esclavage venait d’être abolie dans cette colonie britannique le 1er avril 1839, et le désordre, la corruption, l’injustice et l’immoralité s’étalaient parmi les habitants de l’île.

Après cent jours de traversée, le Père Laval débarqua à Port-Louis dans la plus grande indifférence. L’arrivée de ce prêtre catholique et français n’était point souhaitée par le Gouverneur de l’île, Sir Lionel Smith. Le 26 septembre 1841, le Père Laval reçut la charge de la Mission des Noirs et en fin intellectuel, il se mit à apprendre leur langue « le parlé créole », se fit un catéchisme de base et repéra parmi les Affranchis le petit groupe de ceux qu’il pourrait former pour qu’ils deviennent ses aides.
Le Père Laval portait une soutane rapiécée et voyageait à dos de bourricot. Il vivait retiré dans un petit pavillon de bois, dans la cour du presbytère pour recevoir ses « chers Noirs », ébahis de s’entendre appelés « Monsieur ; Madame ». Il fit même pour eux, chaque dimanche, à midi une messe spéciale.

Chaque jour, le Père Laval leur rendait visite dans leur huttes, à l’hôpital et à la prison. Il fit construire de petites écoles de brousse et des centres de prière à travers le pays et, depuis son confessionnal, il veillait à leur bon fonctionnement. Détruites pour la plupart par un terrible cyclone le 8 mars 1848, ces chapelles furent aussitôt reconstruites avec enthousiasme par les fidèles.
Le Père Laval, d’abord seul puis secondé par d’autres missionnaires, sut guérir et remettre debout, physiquement et moralement tout un peuple que les nantis se plaisaient à considérer comme marginal. Mais plus les succès augmentaient, plus l’opposition croissait ! Les Blancs le surnomma « la grosse bête noire » et le Père Laval dut même assurer ses instructions du soir sous la protection de deux policiers.

Un soir, le Père Laval regarda l’assistance et dit calmement : « J’ai appris, mes enfants, qu’il en est parmi ceux ici présents, qui ont juré de m’ôter la vie. Eh bien ! qui que vous soyez, sachez que je n’ai peur ni de vos menaces, ni de la mort. Voilà mon Maître, ajouta-t-il en montrant à l’auditoire consterné sa croix de missionnaire, c’est le seul Maître que je craigne. Si vous voulez ma mort, sachez que je vais me rendre présentement au presbytère. » La réunion finie, l’église se vida et le Père Laval fit silence devant le tabernacle. Quand il sortit de l’église, il trouva deux rangées de ses Noirs depuis l’église jusqu’au presbytère pour lui permettre de rejoindre sain et sauf son petit pavillon.

Une fois l’aversion passée, les sentiments des colons blancs évolueront peu à peu vers la confiance, et pour certains vers une profonde admiration.

Un jour, le Père Laval fut présenté à un religieux revêtu d’une soutane qui, décolorée par le soleil d’Afrique, tirait vaguement sur le violet. Pensant que c’était un évêque, il s’agenouilla devant lui et lui demanda sa bénédiction :
- Je ne suis même pas un prêtre, je ne suis qu’un simple Frère, protesta vainement l’humble fils de Saint-François.
- Eh bien ! moi, je ne suis qu’un pécheur !,
répartit le Père Laval qui ne voulut point partir avant qu’il n’eût reçu sa bénédiction.

Le 2 février 1852, le Père Libermann décéda à Paris. Son successeur, le Père Schwindenhammer nomma le Père Laval qui n’avait pas fait de Noviciat et connaissait mal les Règles de la vie religieuse et, de plus, répugnait à écrire des rapports, supérieur provincial des missions de Bourbon (île de la Réunion) et de Maurice. Le Père Laval vivra mal cette nomination.

Au début de mai 1854, le choléra éclata à Maurice et très vite les hôpitaux furent complets. Cette épidémie causa 15 000 morts dont 4 000 à Port-Louis. Le Père Laval, en excellent organisateur se dévoua à l’extrême pour les malades et les mourants. Il en fit de même lors de l’épidémie de variole, elle aussi très meurtrière en 1856.

Le Père Laval a vécu dans le provisoire. Il a connu le même manque de sécurité que certains émigrés d’aujourd’hui, les « Sans-papiers ». Il était perpétuellement sous la menace d’une expulsion de la part de l’administration britannique. A tout moment, il aurait pu recevoir l’ordre de quitter Maurice, de prendre le premier bateau en partance.

Malade à la fin de sa vie et après avoir été frappé par des attaques d’apoplexie, il mourut pieusement le vendredi 9 septembre 1864.

A un visiteur dont il savait la grande charité, le Père Laval déclara avant de mourir : « Continuez à travailler pour les pauvres ; c’est le travail dont on conserve le meilleur souvenir à l’heure de la mort. J’ai bien travaillé pour eux, surtout depuis que je suis dans ce pays-ci. Ils m’attendent là-haut pour m’aider à entrer dans le ciel. »

Quand le dimanche suivant, à onze heures du matin, on ferma son cercueil, 20 000 personnes avaient défilé devant le corps.
Il n’y avait eu personne pour l’accueillir à son arrivée à Maurice, il y en eut 40 000 pour l’escorter à sa dernière demeure, au pied du calvaire, devant l’église de Sainte-Croix.

Le Père Jacques-Désiré Laval fut déclaré « Bienheureux » par le Pape Jean-Paul II le 29 avril 1979, en la basilique de Saint-Pierre de Rome. Il fut le premier spiritain à avoir cet honneur.

Aujourd’hui, personne n’a oublié l’humble missionnaire : le pèlerinage annuel de Sainte-Croix rassemble entre 100 000 et 200 000 Mauriciens. C’est aussi 12 000 pèlerins par semaine le long de l’année. Le Père Laval vit dans la mémoire de tous les Mauriciens ; sa tombe est entourée d’un culte sans précédent et vraisemblablement son nom subsistera de génération en génération.

Maurice, état laïc où la liberté religieuse est garantie par la Constitution, est le lieu privilégié où les grandes religions du monde se côtoient quotidiennement dans la paix et l’harmonie. Le Père Laval conserve une place privilégiée dans la tradition religieuse mauricienne et a conduit son épanouissement.
Apôtre de paix, dont la piété exceptionnelle et la charité envers les plus faibles inspirèrent toute une nation, le Père Laval continue à incarner l’unité dans la diversité et la solidarité agissante. Il reste toujours un grand rassembleur, transcendant les barrières religieuses et psychologiques dans un pays multiracial et multiculturel, qu’est cette île de l’Océan Indien.
Le Père Laval, l’homme de la libération et de la réconciliation reste un modèle et peut être comparé aux plus grandes figures de l’Eglise, aux plus grands Saints canonisés.

Benoît Smerecki

Pour en savoir plus :

Benoît Smerecki
Jacques-Désiré LAVAL
1803-1864
Itinéraire d’un bienheureux
De sa Normandie natale
… à l’île Maurice
Editions Publibook, 240 pages

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